Passion et action

L’état de passion apparaît d’emblée comme équivoque : le mot « passion » en effet (du latin patior, pati : supporter, souffrir) désigne en premier lieu tous les phé­nomènes passifs de l’âme. Les cartésiens nommaient « passions » tous les états affectifs (plaisirs, douleurs, émotions), pensant qu’ils étaient subis par l’âme du fait de son union avec le corps. D’un autre côté, la passion est une inclination si ardente qu’elle envahit l’individualité tout entière, balayant tout sur son chemin : en ce sens la passion est de l’ordre de l’activité, elle constitue une des forces vives du comportement humain. Cette ambiguïté fondamentale du concept de passion s’explique par les péripéties de son histoire. Dans son sens ancien, la passion est l’accident consistant à subir une action ; chez les stoïciens notamment, elle est une déformation accidentelle, une exagération de la tendance fondamen­tale qui veut que chaque être veille à se conserver. Les passions, on le sait, sont donc nocives à leurs yeux et le sage doit s’en garder s’il veut atteindre la sereine impassibilité qui constitue le bonheur.

La réhabilitation des passions commence avec Descartes pour qui « elles sont toujours bonnes de leur nature », étant donné qu’elles ont une fonction naturelle qui est de « disposer l’âme à vouloir les choses que la nature nous dicte utiles et à persister en cette volonté»(Traité des passions, article 42). Un véritable renversement n’intervient qu’avec les romantiques qui exaltent les passions, parce qu’elles élèvent et affermissent l’âme du vrai « sage », lequel, pas plus qu’un autre, n’est à l’abri de leur influence : « Il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre, écrit Rousseau ; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage. »(La nouvelle Héloïse)

Les passions ou la passion ?

Le concept moderne de « passion » reste ambigu, et l’unité des passions pro­blématique. Sans doute parlerait-on plus volontiers aujourd’hui de la passion que des passions : aussi longtemps que les passions étaient des phénomènes passifs liés aux vicissitudes de notre existence corporelle, elles étaient multiples et s’oppo­saient, en tant que telles, à la raison qui est unique et seule apte à les gouverner(Platon, Phèdre, 246b). Par définition, aujourd’hui, seule une passion peut dominer la vie de l’esprit.

Il faut toutefois insister sur le caractère hétéroclite du tableau des affections humaines. De la cupidité de l’avare à l’égarement du joueur, des transports de l’amoureux à la détermination implacable du méchant, de la rage meurtrière du fanatique à l’amour sublime d’une mère pour son fils, peut-on considérer qu’une même passion est à l’œuvre ? Une unique dénomination est-elle ici bien justifiée ? Elle peut l’être, d’après Hegel, à condition toutefois de préciser que la passion ne peut se définir par un contenu, puisque précisément un tel contenu particulier est « tellement un avec la volonté de l’homme qu’il en constitue toute la détermi­nation et en est inséparable »(Hegel ; La raison dans l’histoire, Ed. U.G.E., p.108.)

Passion et volonté

La passion est donc une forme : « Cette forme exprime seulement ceci qu’un sujet a placé tout l’intérêt vivant de son esprit, de son talent, de son caractère, de sa jouissance dans un seul contenu.»(Hegel, Précis de l’Encyclopédie des Sciences Humaines, Ed. Vrin, p.263.) Cependant, vidée ainsi de toute déter­mination particulière, la passion hégélienne, conçue comme tension spirituelle d’une conscience tout entière absorbée par sa fin, s’apparente de plus en plus à la « force d’âme ». N’y a-t-il pas, dès lors, un risque de confusion entre la passion et la vertu ? Volonté et passion impliquent l’une et l’autre une constance dans les desseins, une polarisation de la conscience sur un objet qui a été posé et valorisé librement (l’amour du savant pour la vérité, celui de l’homme d’action pour la liberté ne sont-ils pas des passions actives, volontaires ?). Cependant, tandis que le choix volon­taire suppose un équilibre relatif de nos tendances, le choix passionnel traduit une rupture de cet équilibre. Même entretenue et favorisée comme un enfant chéri, la passion reste le signe de notre dépendance : quels que puissent être sa vigueur et ses effets, elle est toujours ignorance de soi-même, de son objet, de ses vérita­bles fins. En d’autres termes, la passion, qui est une spécification du désir, se dis­tingue de celui-ci tant par sa constance (le désir peut être intermittent) que par son ardeur (certains désirs sont tempérés). Aussi la passion se traduit-elle toujours par une sorte de délire, ou encore d’ensorcellement, dont saint Augustin nous fournit le plus vibrant des témoignages.

Telle la colère ou la peur, la passion n’est-elle donc qu’une sorte d’exaltation ou d’émotion délibérément entretenue et prolongée ? Il semble pourtant qu’il y ait une différence fondamentale entre l’émotion et la passion. L’émotion est impétueuse mais passagère et capricieuse. La passion, au contraire, prend du temps pour s’enraciner ; de plus, elle réfléchit pour atteindre son but. C’est pour­quoi les animaux en sont exempts.

Une liberté illusoire

A mesure qu’une passion grandit, l’imagination y prend plus de place. Le sujet associe à la possession de l’objet, plus ou moins transfiguré par le fameux pro­cessus de la « cristallisation »(ce terme désigne, par analogie avec la formation de cristaux plongés dans une mine de sel, le fait que l’imagination substitue à un objet réel un objet, Stendhal, De l’amour) des satisfactions infinies, créant ainsi une finalité illusoire : le joueur, par exemple, cherche-t-il l’argent, le plaisir ? « J’avais risqué ma vie et j’avais gagné. De nouveau j’étais un homme », s’écrie le héros de Dos­toïevski dans son délire(Le joueur, traduction Lassienko, chapitre XVII). Tout comme l’ivrogne ou l’amoureux, le joueur recher­che éperdument l’exaltation, l’égarement propres à son état. Ce qui n’empêche pas le passionné de se croire libre dans la mesure où il poursuit de toutes ses forces et de toute son âme un objectif que nul ne lui a imposé, et qu’il conçoit confusément. Mais cet objectif que le passionné poursuit avec tant d’ardeur, ne serait-ce pas finalement l’illusion en tant qu’elle constitue l’étoffe même de sa passion ?

Il peut y avoir néanmoins une vérité de la passion, une signification dont Schopenhauer propose une interprétation originale. Dans la passion amoureuse, l’élec­tion de tel ou tel individu est, d’après lui, loin d’être accessoire. L’objet est aimé avant même d’être connu, ou encore connu avant d’être aimé : tel est le paradoxe du coup de foudre. Pour comprendre un choix apparemment si obscur, il suffit de le rapporter à son but véritable, l’être à procréer, en qui « le type de l’espèce doit se perpétuer, aussi pur et authentique que possible ». La vérité prend ici la forme de l’illusion et curieusement celui qu’entraîne cette illusion a souvent horreur du but qui seul le mène (la procréation) et voudrait même faire obstacle à sa réalisation. La vérité de la passion, c’est donc la transcendance de sa fin : une fin inconnue et infinie. Ainsi pourraient s’expliquer aussi bien l’inno­cence que la grandeur tragique de ceux qu’elle anime.

Les passions sont-elles toujours mauvaises ?

Bien que sensiblement différent, le point de vue du moraliste sur les passions est également résolument critique. Sans doute faut-il admettre en premier lieu, en accord avec le sens commun, que certaines passions sont plutôt bonnes, tan­dis que d’autres (l’avarice, l’ivrognerie) sont plutôt mauvaises. Ou encore que cer­taines sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises ; ainsi la haine est-elle pire, à certains égards, que l’amour (elle est toujours accompagnée de tristesse et de chagrin), tandis que l’amour est pire à d’autres égards. Descartes note, à juste titre, que l’amour d’un objet qui en est indigne peut être plus néfaste que la haine d’une personne aimable (Lettre à Chanut, 1er février 1647). Autant dire que la passion n’est pas mauvaise en soi, et que les jugements de valeur trop tranchés sont ici mal venus. Sans doute les fautes et les crimes commis en son nom sont-ils présents à tous les esprits. Cependant, certaines mœurs, et l’imagination, ne sont-elles pas les vraies causes de tant de ravages attribués aux passions ? L’amour sous la forme culturelle, observe Rous­seau, n’est qu’un sentiment artificiel : il serait plus juste d’imputer les crimes pas­sionnels et la débauche aux règles trop répressives du mariage, ou de l’honneur, qu’à l’ardeur de nos passions spontanées(Discours sur l’origine de l’inégalité, première partie). Celles-ci, dans le meilleur des cas, peuvent être soit canalisées, soit tempérées par les passions altruistes, comme la générosité ou même la vertu.

La sublimation

Grâce à la sublimation notamment, l’énergie vitale peut être détournée vers des buts idéaux, notamment esthétiques ou mystiques, car certaines pulsions ou sen­timents « inférieurs » ont la capacité de changer de but sans perdre de leur inten­sité. La passion amoureuse peut ainsi s’émanciper complète­ment de sa source charnelle et se transformer en sentiment. Pour le croyant, la seule « passion » qui n’est pas mauvaise est l’amour d’une réalité parfaite et infi­nie, car l’amour qui a pour objet Dieu est un amour qui n’a plus rien d’accidentel. Mais un tel amour, purement spirituel, libre et généreux, n’est-il pas une passion sans passion ? Et le vrai but de toute passion est-il de s’abolir en se sublimant ?

Le fanatisme

Tandis que dans la sublimation le vital peut s’élever jusqu’à la spiritualité, dans le fanatisme, inversement, le spirituel peut s’aveugler dans le vital. « Fanatique » s’est dit primitivement des prêtres de certaines divinités « qui entraient dans une sorte de délire sacré, pendant lequel ils se blessaient et faisaient couler leur sang» (Lalande, Vocabulaire philosophique, article « Fanatisme »). Le fanatique se plaît à haïr et à craindre et ses souffrances — car la haine et la crainte sont violentes mais tristes — alimentent son délire. Il aime aussi, passionnément, le bien, la justice, la pureté, ou même la volonté de Dieu, mais son amour est inquisiteur et ténébreux : « Ceux qui marchent dans l’obscurité, se réjouissent à la vue de la lumière ; celui-ci ne peut la souffrir. Elle le blesse car elle résiste à sa passion. » (Malebranche, La recherche de la vérité, chapitre 12). Dans sa passion, le fanatique s’abîme donc avec volupté. Les discours pondérés, les vœux pieux de la raison peuvent-ils lui être encore de quelque secours ?

Traditionnellement, la raison est supposée devoir réprimer ou régler la passion. Tant comme faculté de connaissance pure et désintéressée que comme pouvoir de poser des valeurs en toute sérénité, la raison s’oppose en effet, par nature, aux passions. Refrénant les unes, maintenant les autres en équilibre, elle doit pouvoir prévenir, chez les « esprits forts », tout débordement affectif.

Toutefois, cette opposition classique entre la raison et la passion, reprise et soulignée par Pascal, est récusée catégoriquement par Hume. La raison, précisément parce qu’elle est une faculté de connaissance, n’est pas susceptible de fonder des jugements de valeur. Ceux-ci relèvent d’un ordre et d’une échelle normative qui leur est propre ; entre les passions et la raison, la guerre ne saurait donc avoir lieu.

La passion dans l’histoire

Nous savions déjà que la passion pouvait « se conjuguer avec la réflexion la plus calme» Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique) ; ou encore, en d’autres termes, que la raison pouvait servir la passion. Mais la réciproque est également vraie : la raison se nourrit des passions. En poursuivant leurs passions et leurs intérêts, les hommes, d’après Hegel, font leur histoire ; car ils sont, inconsciemment, les outils de quelque chose de plus grand, et qui les dépasse. Les passions produisent un ordre qui se retourne contre elles : de même que « l’on construit de hautes murailles » avec des pierres et des poutres que leur poids entraîne vers le bas, de même les passions sont utilisées à bon escient par l’Esprit universel qui gouverne le monde. Passions et raison sont le fil et la trame de l’histoire. Une histoire dont l’homme passionné, toutefois, ne connaît pas le fin mot.

Étant fini, l’homme ne peut échapper à toute passion. Mais l’espoir de connaî­tre, ou même d’embrasser une fin infinie n’est-il pas l’illusion par excellence ? Et le désir d’éternité, qui peut expliquer l’illusion de la passion, n’explique-t-il pas, de façon tout aussi probante, l’aspiration à la béatitude ?

Extrait de Philosophie, Collectif, Hatier, 1989.


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