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Toutes nos activités et tous nos comportements  peuvent être interprétés comme des manifestations, à l’extérieur de nous-mêmes, de ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes. Mais, pour que notre intériorité se manifeste, pour qu’elle laisse son empreinte dans la réalité, il lui faut assumer les contraintes du temps, parfois même de la longue durée.

Le temps vécu

Il faut cependant ici distinguer le temps «existentiel», le temps vécu, du temps «objectif» des sciences, mais aussi d’un temps qui serait absolu, existant en soi, une chose réelle, comme nous avons naïvement tendance à le croire. Le temps n’est pas, il existe. Il naît, lui aussi, d’une relation entre la conscience et ses objets. En un sens, les trois dimensions du temps (le passé, le présent, l’avenir) peuvent être ramenées à une seule expérience, celle du présent. Le passé n’est plus; l’avenir n’est pas encore: ils ne sont donc rien. Mais, à bien y regarder, le présent lui-même ne serait qu’un instant infinitésimal et toujours fuyant. L’instant n’existe que pour disparaître instantanément. Paradoxalement, tout baignerait dans le temps, mais le temps serait insaisissable. On échappe à ces paradoxes dès lors qu’on ressaisit le temps vécu pour ce qu’il est, c’est-à-dire de la durée: mémoire (pouvoir de «rétention»); attention au présent; anticipation. Dimension spécifique de la conscience, la durée est l’épaisseur même de l’existence.

Temps vécu et temps objectif

Le temps n’est donc jamais une réalité objective au sens de «posée comme une chose en face de nous». L’objectivité du temps est autre chose: elle tient à ce que le temps vécu se présente à nous avec des structures universelles, communes à toutes les consciences. Par exemple: nous vivons tous la temporalité comme irréversible; ce qui est passé l’est pour toujours. Ou bien alors, il s’agit d’un concept scientifique, comme c’est le cas du temps physique. Mais ce temps-là non plus n’est pas objectif au sens naïf: son «objectivité» tient à ce qu’il rend compte de façon satisfaisante des phénomènes scientifiquement observés. Le temps n’est donc pas un élément de la réalité, il est la forme de notre appréhension consciente de la réalité.

le temps vécu : texte

Le temps est la condition d’existence de notre « moi ». Il est son atmosphère vitale, Il s’évanouit pour raison d’inutilité quand se rompent les liens entre la personne et les conditions de son existence. Quand survient ce qu’on appelle la mort, qui est aussi la mort du temps individuel : la vie de l’être humain devient alors inaccessible aux sentiments de ceux qui sont restés en vie. Elle est morte pour son entourage.

Le temps est nécessaire à l’homme de chair pour réaliser sa personnalité. Je ne considère pas ici le temps linéaire, qui signifie avoir le temps de faire quelque chose, de réaliser tel ou tel acte, qui est un résultat. Je m’intéresse, quant à moi, à la cause, à ce qui féconde l’homme au sens moral.

 Ni l’histoire ni l’évolution ne sont encore le temps. Elles sont toujours des conséquences, Le temps est un état, la flamme où vit la salamandre de l’âme humaine.

Le temps et la mémoire se fondent l’un dans l’autre comme les deux faces d’une même médaille.      Il n ‘est pas de mémoire sans temps. Mais la mémoire est une notion si complexe, que même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité. La mémoire est de l’ordre de l’esprit. Si quelqu’un, par exemple, racontait ses souvenirs d’enfance, nous aurions avec certitude entre nos mains assez de matière pour nous forger de cette personne une impression complète. Privé de mémoire, l’être humain devient le prisonnier d’une existence toute en illusions. Il est alors incapable de faire un lien entre lui et le monde, et il est condamné à la folie.

L‘homme est doué de mémoire en tant qu’être moral. C’est elle qui sème chez lui les germes de l’insatisfaction. Elle nous rend vulnérables et sujets à la souffrance.

Lorsque des chercheurs s’intéressent au temps en littérature, en musique, ou en peinture, ils étudient avant tout les méthodes utilisées pour le fixer. Chez Joyce, ou Proust, par exemple, ils se penchent sur la mécanique esthétique des rétrospections, la manière dont un personnage retient le souvenir de ses expériences. Ils examinent les formes employées pour retenir le temps dans l’art. Ce qui m’intéresse, ce sont les qualités intérieures, morales, propres au temps lui-même.

Le temps d’une vie est une opportunité donnée à I ‘homme pour prendre conscience de lui-même et de son aspiration à la vérité en tant qu’être moral. Un don à la fois doux et amer. Une vie alors est comme un délai au cours duquel l’homme peut, et a le devoir, de mettre son esprit en accord avec la compréhension qu’il a du but de l’existence humaine. Ce cadre étroit ne fait qu’accentuer sa responsabilité devant lui-même et devant les autres. Ainsi, la conscience humaine est tributaire du temps. Elle n’existe qu’à travers lui.

Le temps est dit être irréversible. Et il est courant de dire: « On ne restitue pas le passé. » Mais qu’est-ce que le passé ? Qu’est-ce qui est « déjà passé », quand, pour chacun d’entre nous, le passé détermine le présent, même chaque instant du présent ? En un certain sens le passé est plus réel, ou en tout cas plus stable, plus constant que le présent. Le présent fuit, glisse entre les doigts comme du sable, et n’a de poids matériel que par le souvenir. L’anneau du roi Salomon portait la devise: « Tout passe. » Par contraste, je voudrais faire porter l’attention sur la réversibilité du temps, considéré dans son sens éthique. Le temps, en effet, peut disparaitre sans laisser de traces dans le monde matériel, car il est une catégorie subjective, spirituelle. Le temps que nous vivons se dépose dans nos âmes comme une expérience dans le temps.

Les causes et les résultats sont liés et se déterminent les uns par rapport aux autres. Ils s’engendrent dans un ordre inexorable et nécessaire, et notre destin deviendrait fatalité, si nous pouvions d’un coup en saisir toutes les relations. Le rapport de cause à effet, qui est passage d’un état à un autre, est aussi la forme par laquelle le temps existe, et un moyen pour nous de le matérialiser dans le quotidien. Mais la cause de l’effet ne peut être rejetée comme le premier étage d’une fusée. Tout effet nous amène à remonter à sa source, à ses causes. En d’autres termes, nous remontons le temps par la conscience. La cause et l’effet sont alors, au niveau moral, inversés. Et l’homme retourne en ce sens dans son passé.

Andrei Tarkovski, Le temps scellé, Les cahiers du cinéma, 1989

 

 


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