Epreuve de synthèse de textes E.S.C.P. - E.A.P 2002

Texte1

Telle est depuis un demi-siècle l’attitude de ces hommes dont la fonction était de contrarier le réalisme des peuples et qui, de tout leur pouvoir et en pleine décision, ont travaillé à l’exciter; attitude que j’ose appeler pour cette raison la trahison des clercs. Si j’en cherche les causes, j’en aperçois de profondes et qui m’interdisent de voir dans ce mouvement une mode, à laquelle pourrait succéder demain le mouvement contraire.

Une des principales est que le monde moderne a fait du clerc un citoyen, soumis à toutes les charges qui s’attachent à ce titre, et lui a rendu par là beaucoup plus difficile qu’à ses aînés le mépris des passions iniques A qui lui reprochera de n’avoir plus, en face des querelles nationales, la belle sérénité d’un Descartes ou d’un Goethe, le clerc pourra répondre que sa nation lui met un sac au dos si elle est insultée, l’écrase d’impôts même si elle est victorieuse, que force lin est donc d’avoir à cœur qu’elle soit puissante et respectée ; à qui lui fora honte de ne point s’élever au-dessus des haines sociales, il représentera que le temps des mécénats est passé, qu’il lui faut aujourd’hui trouver sa subsistance et que ce n’est pas sa faute s’il se passionne pour le maintien de la classe qui se plaît k ses produits. Sans doute cette explication ne vaut pas polir le vrai clerc ; celui-ci subit les lois de la cité sans leur permettre de mordre sur son âme il rend à César ce qui revient à César, c’est-à-dire peut-être sa vie, mais pas plus ; c’est Vauvenargues, c’est Lamarck c’est Fresnel, auxquels le parfait accomplissement de leur devoir patriotique n’a jamais insufflé le fanatisme national ; c’est Spinoza, c’est Schiller, c’est Baudelaire, c’est César Franck que la poursuite du pain quotidien n’a jamais détournés de la seule adoration du beau et du divin. Mais ceux-là ne sauraient être que rares ; tant de mépris pour sa peine n’est pas la loi de l’humaine nature, même cléricale ; la loi, c’est que l’être condamné à lutter pour sa vie tourne aux passions pratiques et, de là, à la sanctification de ces passions. La nouvelle foi du clerc est en grande part, une suite des conditions sociales qui lui sont imposées et le vrai mal à déplorer de nos jours n’est peut-être pas la trahison des clercs, mais la disparition des clercs, l’impossibilité de mener dans le monde actuel une existence de clerc. Ce sera une des grandes responsabilités de l’Etat moderne de n’avoir pas maintenu (mais le pouvait-il ?) une classe d’hommes exempts des devoirs civiques, et dont l’unique fonction eût été d’entretenir le foyer des valeurs non pratiques. La prophétie de Renan se vérifie qui annonçait vers quel abaissement marchait nécessairement une société dont tous les membres sans exception seraient astreints aux corvées terrestres, encore qu’il t bien le type de ceux que de telles servitudes n’eussent jamais empêchés, selon le mot d’un de ses pairs, de ne respirer que du côté du ciel.

Il serai fort injuste d’expliquer la passion nationale chez le clerc moderne seulement par l’intérêt; elle s’explique aussi, et plus simplement par l’amour, par le mouvement qui porte naturellement tout homme à aimer le groupe dont il relève parmi les quelques groupes qui se partagent la terre. Or, là encore, on peut soutenir que la nouvelle foi du clerc a pour cause les transformations du XIXe siècle, lequel, en donnant aux groupements nationaux une consistance inconnue avant lui, est venue fournir une pâture à une passion qui, en bien des pays, ne pouvait jusqu’alors être guère que virtuelle. II est évident que l’attachement au seul monde de l’esprit était plus facile, pour ceux qui en sont capables, quand il n’y avait pas de nations à aimer; et, de fait, il est bien suggestif d’observer que la véritable apparition du clerc coïncide avec la chute de l’Empire romain, c’est-à-dire avec l’heure où la grande nation s’effondre et où les petites n’existent pas encore ; que l’âge des grands amants du spirituel, des Thomas d’Aquin, des Roger Bacon, des Galilée, des Erasme, est l’âge où la plus grande partie de l’Europe est encore un chaos qui ne connaît pas de nations ; que les régions où le pur spéculatif s’est maintenu le plis longtemps semblent être l’Allemagne et l’Italie, c’est-à-dire celles qui se sont le plus tard nationalisées, et qu’elles aient cessé à peu près de le produire le jour précisément qu’elles devinrent des nations. Bien entendu, ici, encore, les vicissitudes du monde sensible n’entament point le vrai clerc ; les malheurs de leur patrie et même ses succès n’ont pas empêché Einstein et Nietzsche de n’avoir d’autre passion que celle de la pensée.

Julien BENDA, La Trahison des Clercs – 1927, Le Livre de Poche — Ed. Pluriel

Texte2

Le "clerc" moderne se flatte en s’affirmant le défenseur de toute valeur suprême, éternelle, désintéressée, car il laisse beaucoup de celles-ci, par arbitraire ou omission, hors de son domaine propre. On le voit condamner les unes, encore qu’elles possèdent tous les caractères de celles qu’il approuve, par exemple certaines conceptions abstraites de la force en soi, et négliger les autres telle la beauté à qui cependant s’appliquent parfaitement les déterminations qui d’ordinaire le retiennent. On ne peut nier, d’ailleurs, que l’esprit répugne particulièrement à nommer clerc un artiste. Le motif, aussi bien, en est transparent: la valeur que l’artiste fait sienne et la sorte d’activité qu’elle commande, la création esthétique, n’ont pas d’insertion pratique dans le monde temporel, ne sont pas susceptibles d’y apporter un élément de décision morale. Il n’est rien dont l’art ne s’accommode et qu’il ne puisse orner. Or à supposer que les valeurs du « clerc » doivent être désintéressées, il convient cependant qu’elles justifient d’une portée effective qui détermine quelque engagement de la personne. C’est au point qu’on n’accordera pas complètement au « clerc » qu’il lui appartient de défendre la vérité si ce n’est; cela va sans dire, dans la mesure où elle se trouve liée par les circonstances à la justice et conduit à prendre position dans les débats concrets du siècle. Il suit que le savant n’est pas nécessairement un « clerc » et n’est pas « clerc » en tant que savant. Aussi n’est-ce pas en général faire œuvre de « clerc » que de contester une théorie scientifique. Au contraire, dénoncer comme faux un document qui servit à faire condamner un innocent et demander en conséquence la révision du procès est de bonne « cléricature ». Il n’est pas besoin de souligner l’extrême différence de cette attitude avec celle de l’expert en écriture donnant professionnellement son avis sur la question de fait. Le savant ne pose pas la question de valeur, ne s’inquiète jamais de ce qui doit être et c’est en cela qu’il n’est pas exactement « clerc ».

Poursuivre la lecture de la synthèse de textes corrigée

 

Voir plus d'articles sur la synthèse de textes avec corrigé

la synthèse de textes

La méthode de la synthèse de textes

Définition de l\'épreuve \"étude et synthèse de textes\"

Méthode synthèse de documents et écriture personnelle 

Pour aller plus loin: