Le plaisir et la vertu chez Sénèque

Sénèque est un philosophe et homme d'état romain. dans La vie heureuse, il s'insurge contre les épicuriens qui érigent le plaisir comme principe et but de la vie, en leur opposant la vertu comme chemin du bonheur.

« Mais l’âme aussi, me dit l’épicurien, aura ses plaisirs. » Eh bien, soit, et qu’elle cède à la débauche, en arbitrant aussi les plaisirs; qu’elle se remplisse de tous ces objets qui ont coutume de charmer les sens; qu’ensuite elle reporte ses regards sur le passé; qu’éveillée par le souvenir des plaisirs dissolus, elle s’élance de ceux qui ont précédé, et que déjà elle plane sur ceux qui doivent suivre ; qu’elle range méthodiquement ses espérances, et que, le corps étant plongé dans les grossières jouissances du présent, l’âme, pendant ce temps-là dépêche ses pensées vers les jouissances de l’avenir. En cela elle me parait plus misérable, parce que prendre le mauvais au lieu du bon c’est folie. Or, d’un côté, sans la saine raison nul n’est heureux, et de l’autre, on n’est pas sain d’esprit, quand, au lieu des choses les meilleures, on recherche celles qui doivent nuire. L’homme heureux est donc celui qui a le jugement droit, celui qui se contente du présent, quel qu’il soit, et qui aime ce qu’il a. L’homme heureux est celui auquel la raison fait agréer toute situation de ses affaires. Ils voient, ceux-là même qui ont dit que le plaisir était le souverain bien, quelle honteuse place ils ont assignée à ce dernier.

 

C’est pourquoi ils nient que le plaisir puisse être détaché de la vertu, et ils affirment qu’il n’est point de vie honnête sans qu’elle soit agréable, point de vie agréable sans qu’elle soit en moine temps honnête. Je ne vois pas comment ces deux êtres disparates peuvent être réunis de force à une même attache. Quel motif, je vous le demande, pour que le plaisir ne puisse être séparé de la vertu? Assurément, c’est que tout principe de bien résulte de la vertu ; c’est des racines de celle-ci, que sortent les choses mêmes que vous aimez, et que vous recherchez avec ardeur.

Mais si le plaisir et la vertu étaient inséparables, nous ne verrions pas certaines choses être agréables, mais non honnêtes, et d’autres choses être fort honnêtes, mais pénibles et telles que c’est par les douleurs qu’il faut en venir à bout.

Joignez à cela, que le plaisir s’unit même à la vie la plus honteuse; au lieu que la vertu n’admet pas une mauvaise vie. De plus, certains hommes sont malheureux, non pas en l’absence du plaisir, mais à cause du plaisir même : et cela n’arriverait pas, si à la vertu s’était incorporé le plaisir, dont souvent elle manque, dont jamais elle n’a besoin. Pourquoi réunissez-vous des objets différents, et même opposés ? La vertu est quelque chose d’élevé, de sublime, de souverain, d’invincible, d’infatigable; le plaisir, quelque chose de rampant, de servile, d’énervé, de chancelant, dont le poste et la demeure sont les lieux de prostitution et les tavernes. La vertu, vous la trouverez dans le temple, dans le forum, dans le sénat, debout sur les remparts, couverte de poussière; elle a le teint hâlé, les mains calleuses; le plaisir, vous le verrez fuir de cachette en cachette, et chercher les ténèbres, aux environs des bains, des étuves, et des lieux qui redoutent. la présence de l’édile; le plaisir est mou, lâche, humecté de vin et de parfums, pâle ou fardé, et souillé des drogues de la toilette. Le souverain bien est immortel ; il ne sait pas cesser d’être; il n’éprouve ni la satiété, ni le repentir; car jamais un esprit droit ne se détourne : un tel esprit ne se prend pas en haine, et il n’a rien changé, parce qu’il a toujours suivi ce qu’il y a de meilleur. Au contraire le plaisir, alors qu’il charme le plus, s’éteint; il ne dispose pas d’un grand espace : aussi le remplit-il bientôt; il cause l’ennui, et après le premier essor, il est languissant. D’ailleurs ce n’est jamais une chose certaine, que celle dont la nature consiste dans le mouvement. D’après cela, il ne peut seulement pas y avoir de réalité pour ce qui vient et passe au plus vite, devant périr dans l’usage même de son être; car ce je ne sais quoi ne parvient en un point, que pour y cesser; et tandis qu’il commence, il tire à sa fin.

Sénèque, De la vie heureuse

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