TEXTE: EXTRAIT DE LA PRINCESSE DE MONTPENSIER: 

 

          « Cette dame, qui était la princesse de Montpensier, entendant dire que le duc d’Anjou était là et ne doutant point, à la quantité des gens qu’elle voyait au bord de l’eau, que ce ne fût lui, fit avancer son bateau pour aller du côté où il était. Sa bonne mine le lui fit bientôt distinguer des autres, mais elle distingua encore plutôt le duc de Guise. Sa vue lui apporta un trouble qui la fit un peu rougir et qui la fit paraître aux yeux de ces princes dans une beauté qu’ils crurent surnaturelle. Le duc de Guise la reconnut d’abord, malgré le changement avantageux qui s’était fait en elle depuis les trois années qu’il ne l’avait vue. Il dit au duc d’Anjou qui elle était, qui fut honteux d’abord de la liberté qu’il avait prise, mais voyant Mme de Montpensier si belle, et cette aventure lui plaisant si fort, il se résolut de l’achever, et après mille excuses et mille compliments, il inventa une affaire considérable, qu’il disait avoir au-delà de la rivière et accepta l’offre qu’elle lui fit de le passer dans son bateau.

           Il y entra seul avec le duc de Guise, donnant ordre à tous ceux qui les suivaient d’aller passer la rivière à un autre endroit et de les venir joindre à Champigny, que Mme de Montpensier leur dit qui n’était qu’à deux lieues de là. Sitôt qu’ils furent dans le bateau, le duc d’Anjou lui demanda à quoi ils devaient une si agréable rencontre et ce qu’elle faisait au milieu de la rivière. Elle lui répondit qu’étant partie de Champigny avec le prince son mari, dans le dessein de le suivre à la chasse, s’étant trouvée trop lasse, elle était venue sur le bord de la rivière où la curiosité de voir prendre un saumon, qui avait donné dans un filet, l’avait fait entrer dans ce bateau. M. de Guise ne se mêlait point dans la conver­sation, mais, sentant réveiller vivement dans son cœur tout ce que cette prin­cesse y avait autrefois fait naître ; il pensait en lui-même qu’il sortirait difficile­ment de cette aventure sans rentrer dans ses liens.»

 Madame de La Fayette, La Princesse de Montpensier, 1662.

 

 ÉTUDE DE L'EXTRAIT: 

Amie de Mme de Sévigné et du duc de La Rochefoucauld, pour qui elle nourrit, jusqu’à sa mort, une indéfectible passion, familière de la cour, dont elle connaissait les intrigues, Mme de La Fayette demeure pour la postérité l’admirable auteur de La Princesse de Clèves (1678). Publiée en 1662, La Princesse de Montpensier est sa première œuvre romanesque, nouvelle précieuse qu’elle publia sous le nom de Segrais. Le succès de ce coup d’essai tient en partie à ce que les contemporains reconnurent, derrière le nom de Mme de Montpensier, Henriette d’Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, dont Mme de La Fayette était la dame de com­pagnie.

Mlle de Mézières est promise très jeune au duc du Maine, frère cadet du duc de Guise. Ce dernier tombe amou­reux de sa future belle-sœur et s’en trouve aimé. Jaloux du pouvoir des Guise, que ce mariage renforcerait, les Bourbon obligent Mlle de Mézières à épouser un prince de leur maison, Montpensier. La jeune fille préfère d’ailleurs ce parti plutôt que d’épouser le propre frère de l’homme qu’elle aime. Quelques années plus tard, le duc de Guise rencontre par hasard la femme dont il est encore épris. Il se trouve en compagnie du duc d’Anjou, alors sur le point d’épouser la sœur de Guise, mais qui va tomber à son tour amoureux de la princesse de Montpensier...

Le récit de cette rencontre présente toutes les caractéristiques de la préciosité. Il permet à Mme de La Fayette de brosser un portrait contrasté des deux princes dans un contexte fortement symbolique.

I- UN CONTE PRÉCIEUX

Les deux princes découvrent Mme de Montpensier dans des circonstances particulièrement romanesques qui peuvent faire songer à un conte. C’est, en effet, après s’être perdus dans une forêt qu’ils trouvent par hasard Mme de Montpensier dans une embarcation. La beauté « surnaturelle » de la princesse ajoute au merveilleux de la situation, à moins qu’il n’en découle. Tous ces éléments rappellent les décors bucoliques et le merveilleux traditionnel des romans précieux du XVIIe siècle, tel L’Astrée d’Honoré d’Urfé. Mais l’origi­nalité du récit de Mme de La Fayette vient du souci de réalisme qu’elle introduit dans sa nouvelle. Ainsi le duc de Guise interroge-t-il Mme de Montpensier sur les raisons de sa présence au beau milieu d’une rivière, et celle- ci lui donne une explication circonstanciée de quatre lignes. Ce souci de la justification rap­pelle que nous sommes toujours dans un récit réaliste où vient s’enchâsser un épisode presque merveilleux, et c’est précisément le caractère exceptionnel de cet épisode qui va servir de stimulant au duc d’Anjou : « cette aventure lui plaisant si fort, il se résolut de l’achever ». L’amour va donc naître chez le prince par suite du caractère « littéraire » de la rencontre. Cet élément psychologique préfigure, avec deux siècles d’avance, le bovarysme flaubertien. La fin tragique de la nouvelle confirme chez Mme de La Fayette une cer­taine défiance vis-à-vis des illusions qu’entretient la littérature précieuse antérieure.

Là où l’auteur conserve un certain irréalisme précieux, c’est dans la qualité exceptionnelle des personnages. Tous sont de la plus haute noblesse, princes et princesse. Mme de Montpensier reconnaît qu’il s’agit bien du duc d’Anjou « à la quantité de gens qu’elle voyait au bord de l’eau ». Or à la noblesse de leur rang s’ajoute une exceptionnelle beauté. Ce n’est pas le costume du duc d’Anjou qui « le lui fit bientôt distinguer des autres », mais « sa bonne mine », comme s’il allait de soi que la personne la plus noble d’une compagnie était aussi la plus belle ! Seul le duc de Guise semble l’emporter sur lui en beauté, puisqu’elle le « distingua encore plutôt ». De même, la princesse de Montpensier se trouve être la plus belle de sa compagnie. Il est vrai que, de près, c’est sa surprise et sa rougeur qui « la fit paraître aux yeux de ces princes dans une beauté qu’ils crurent surnaturelle » et qu’un « changement avantageux » « s’était fait en elle depuis » que le duc de Guise l’avait vue pour la der­nière fois. On retrouvera les mêmes avantages physiques chez le duc de Nemours et la princesse de Clèves.

À la naissance et aux avantages physiques, s’ajoutent toujours dans la littérature précieuse les qualités intel­lectuelles et morales. La courtoisie du duc d’Anjou l’amène à faire « mille excuses et mille compliments » puis à parler d’une « si agréable rencontre », et celle de la princesse à lui offrir « de le passer dans son bateau » sans qu’il ait à en faire la demande explicite. Si l’emploi du style indirect ne per­met pas de connaître la façon même de s’exprimer des personnages, on peut toutefois l’inférer du soin parti­culier avec lequel l’auteur rapporte les propos de la princesse. La longue période par laquelle Mme de Montpensier explique sa présence au duc d’Anjou est allégée par la musicalité des assonances qui se succèdent avec une heureuse variété : d’abord les [ar] et les [i] accentués (« Elle lui répondit qu’étant partie de Champigny avec le prince son mari »), puis les [as] accentués avant la virgule (« dans le dessin de le suivre à la chasse, s’étant trouvée trop lasse ») et enfin les [e] (« la curiosité de voir prendre un saumon, qui avait donné dans un filet, l’avait fait entrer dans ce bateau »). Ainsi le lecteur a-t-il l’impression que la prin­cesse s’exprime naturellement de façon si accorte. Quant au duc de Guise, s’il ne dit rien, on devine son élé­gance d’esprit à ses pensées, qui ajoutent à la métaphore de la pêche (« rentrer dans ses liens »), habilement suscitée par l’épisode du saumon, une antithèse entre « sortirait » et « rentrer ».

II- DEUX PRINCES AUX PORTRAITS CONTRASTÉS

Si les trois personnages ont en commun la noblesse de leur naissance, la beauté et l’esprit, les deux princes n’en paraissent pas moins nettement contrastés. On a vu la finesse d’esprit du duc de Guise. Mais celle-ci justement ne s’exprime pas : ce prince reste muet. « M. de Guise ne se mêlait point dans la conversation, mais [...] il pen­sait ». Ce mutisme révèle autant la discrétion de caractère du prince que l’émotion qu’il éprouve en présence d’une femme qu’il aime encore et qu’il n’a pas revue depuis son mariage. Tout au contraire de son ami, le duc d’Anjou est enjoué. L’hyperbole des « mille excuses et mille compliments » qu’il fait à la princesse trahit son tempérament de beau parleur, voire de menteur, puisque pour arriver à ses fins, « il inventa une affaire considérable ». L’épithète traduit une fois de plus le tour hyperbo­lique de ses propos.

C’est d’ailleurs le duc d’Anjou qui se montre le plus entreprenant. Le duc de Guise, qui avait conduit provi­dentiellement la compagnie en cet endroit, perd le contrôle de la situation. C’est le duc d’Anjou qui envoie ses gens appeler le bateau, c’est encore lui qui invente une affaire pour se faire embarquer, c’est lui qui entre dans le bateau « seul avec le duc de Guise », qui semble se contenter de le suivre, c’est lui qui interroge enfin la princesse sur la raison de sa présence. On sent donc le duc de Guise hésitant, parce qu’il ne s’agit pas pour lui d’un simple flirt comme pour son compagnon, mais d’un amour qu’il a d’honorables scru­pules à éprouver.

Ces différences de comportement découlent du fait que le duc de Guise connaît déjà Mme de Montpensier. Cela fait « trois années qu’il ne l’avait vue », mais son souvenir reste vivace, puisqu’il la reconnaît « d’abord », c’est-à-dire immédiatement, au sens classique du terme. C’est lui qui la présente au duc d’Anjou, se distinguant ainsi de son ami par la connivence qui le lie déjà à la princesse. Il est d’ailleurs évident que celle- ci l’aime encore, puisqu’« elle distingua encore plutôt le duc de Guise », le verbe « distin­guer » signifiant au XVIIe siècle : considérer comme supérieur. L’auteur met donc l’accent sur les sentiments qui lient, depuis longtemps déjà, Mme de Montpensier et le duc de Guise, amour interdit qui ne peut s’exprimer par des mots, mais se trahit par le langage du corps : rougeur de la princesse, silence inhabituel du prince.

III- UN CONTEXTE FORTEMENT SYMBOLIQUE

Si la symbolique de ces comportements amoureux peut être aisément déchiffrée par le lecteur, Mme de La Fayette joue d’autres symboliques, plus subtiles, dans la mise en scène des circonstances de la rencontre. Celle- ci a lieu sur le bord d’une rivière qui n’est pas sans rappeler le Lignon où s’épanouissent les amours de Céladon et d’Astrée chez Honoré d’Urfé. Les deux princes se sont perdus dans la forêt, perte physique qui symbolise la perte des repères rationnels, l’oubli du droit chemin, caractéristiques de la passion amoureuse. On peut pen­ser à l’image du labyrinthe que Racine utilisera dans Phèdre quinze ans plus tard. D’autre part, la forêt est un milieu masculin, celui de la chasse (on songe, une fois encore, à Hippolyte dans Phèdre), tandis que l’eau est un principe essentiellement féminin. Dans le texte, on ne trouve sur la berge, sortant du bois, que des hommes, et sur le bateau de Mme de Montpensier, que des femmes. Puisque la première partie du texte ne mentionne qu’un « petit bateau », contenant « trois ou quatre femmes », il faut en déduire que les pêcheurs qu’elles regardent sont eux aussi sur l’une des berges. Ainsi, en embarquant sur le bateau, les deux princes quit­tent l’univers masculin de la forêt, abandonnant leur troupe, pour pénétrer dans l’univers instable et irration­nel de la passion, où manœuvrent les femmes.

Pour Bachelard, l’eau est « la substance voluptueuse » par excellence, l’élément d’où est issue Aphrodite. La montée dans le bateau est donc symbolique de l’entrée dans la passion. Elle isole les deux jeunes gens avec Mme de Montpensier. Les femmes qui l’accompagnent ne sont même plus évoquées. Une intimité inattendue succède ainsi à la vie sociale que les deux princes viennent de quitter. Lieu traditionnel de l’éclosion de l’amour, depuis Tristan et Iseult, le bateau est un symbole d’intimité qui s’oppose au monde sauvage de la forêt. « Le bateau peut bien être symbole de départ, écrit Roland Barthes dans Mythologies, il est plus profondément chiffre de la clôture. Le goût du navire est toujours joie de s’enfermer parfaitement. » En outre, le passage de la rivière est symbolique d’une initiation. La vie des trois protagonistes bascule; quelque chose d’irréversible est commis.

La fin du texte dégage enfin une dernière symbolique, celle de la pêche. Celle-ci s’oppose fortement à la chasse, puisque Mme de Montpensier se trouve sur la rivière pour voir pêcher alors qu’elle a refusé de suivre son époux à la chasse. La chasse est en effet une activité masculine opposée symboliquement à l’amour. Tristan et Iseult se rencontrent lorsque le roi Mark part à la chasse ; dans Phèdre de Racine, Hippolyte se désin­téresse des femmes parce qu’il se consacre à la chasse, et il abandonne cette activité aussitôt qu’il tombe amou­reux d’Aride ; dans Ruy Blas de Victor Hugo, la reine abandonnée reçoit une lettre du roi Carlos l’informant seulement qu’il a « tué six loups ». Ici aussi, c’est parce que Montpensier est parti à la chasse que les deux princes se retrouvent seuls avec son épouse. C’est que cette activité est régie par Diane, la déesse ennemie de l’amour. Si la chasse est associée à l’univers de la forêt, que vont quitter les deux princes, la pêche appartient au domaine de l’eau, d’où est issue Vénus. Elle est immédiatement perçue comme symbolique. Dans les Évan­giles, le Christ choisit comme apôtres des pêcheurs pour qu’ils deviennent « pêcheurs d’hommes ». Le « filet » mentionné évoque ainsi naturellement les « liens » par lesquels Mme de Montpensier va capturer le duc de Guise. On notera d’ailleurs que l’image du poisson comme représentation de personnalités importantes a été rendue célèbre par la lettre de la Carpe au Brochet de Voiture, qui date de 1643 et qui reprenait un jeu des poissons pratiqué dans les salons. Le saumon qui se fait prendre est donc la métaphore précieuse d’un autre gros poisson : le duc de Guise, qui va retomber dans les filets de la princesse. Cet animal réputé remonter la rivière d’où il est issu pour aller pondre reflète à merveille l’image du jeune duc revenu d’instinct vers celle qu’il a aimée autrefois.

CONCLUSION :

L’épisode proposé est à la fois le plus pittoresque et le plus précieux de la nouvelle de Mme de La Fayette. Si l’on y trouve les caractéristiques habituelles de la littérature en vogue dans les salons du XVIIe siècle, l’auteur en dépasse ici les conventions artificielles. La dimension réaliste du texte permet de donner au caractère roma­nesque de la rencontre un rôle moteur dans le déclenchement de l’amour : c’est parce qu’ils ont conscience d’être placés dans des circonstances exceptionnelles que les protagonistes, et en particulier le duc d’Anjou, vont être amenés à céder à la passion. L’intertextualité ne sert donc pas simplement au lecteur pour déchiffrer les nombreux symboles présents dans le texte, mais aussi aux personnages eux-mêmes, pour les inciter à « pous­ser l’aventure à bout ». L’auteur montre ainsi autant sa maîtrise exceptionnelle des conventions précieuses que sa défiance vis-à-vis des dangers qu’elles représentent. C’est en cela que Mme de La Fayette dépasse le courant littéraire auquel elle se rattache et peut être considérée comme un des précurseurs du roman moderne.

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