La notion d’absurde est empruntée à la philosophie de Kierkegaard (1813- 1855) : c’est l’expression de l’impuissance de l’homme à trouver un sens à l’existence.

I. Les origines de la littérature de l’absurde

1. Les désillusions politiques

Une fois de plus, l’horreur de la guerre se manifeste comme une expérience dépourvue de sens, absurde. La guerre froide et les menaces nées d’Hiroshima pérennisent ce malaise. Mais si le rejet de la raison restait optimiste chez les surréalistes, encore animés de la foi dans une révolution sociale et politique, les écrivains de l’absurde ne croient plus en cette ultime justification de l’existence. Alors que les existentialistes, autour de Jean-Paul Sartre (1905-1980), s’engagent résolument dans la voie du marxisme, Albert Camus (1913-1960) condamne toute idéologie faisant du meurtre un moyen d’action politique. C’est ce refus qui l’amène à rompre avec le parti communiste.

2. L’influence de l’existentialisme

Au XIXe siècle, le naturalisme offrait l’image d’un homme parfaitement déterminé par l’hérédité et le milieu. La liberté se trouvait catégoriquement niée. Cette perspective est renversée par l’existentialisme. Pour Jean-Paul Sartre, le déterminisme n’est qu’une construction abstraite de la pensée, déconnectée de l’expérience vécue qui pose au contraire notre liberté totale à chaque instant. Nous sommes entièrement responsables de nos actes. Or comment assumer la liberté et la responsabilité absolue de l’homme dès lors qu’il échoue à trouver un sens à son existence ? Pour la littérature de l’absurde, c’est à chaque instant que l’homme fait l’expérience du non- sens de sa vie.

II. Les thèmes de la littérature absurde :

1. La répétition du même

Selon Albert Camus, l’homme prend conscience de l’absurde par la répétition de ses tâches quotidiennes. Dans Le Mythe de Sisyphe (1942), il fait du personnage de Sisyphe, condamné par les dieux à rouler éternellement aux enfers un énorme rocher au sommet d’une montagne et à le voir débouler la pente sitôt qu’il touche au but, le symbole de la condition humaine, enfermée dans une éternelle répétition des cycles de transports, travail, repas, sommeil. La Cantatrice chauve (1950) d’Eugène lonesco (1909- 1994) se termine par les répliques du début de la pièce, laissant deviner un éternel recommencement. Les deux actes d’En attendant Godot (1952) de Samuel Beckett (1906-1989), reprennent les mêmes situations, les mêmes conversations, autour de l’attente vaine de quelqu’un nommé Godot que les personnages ne cessent d’attendre et qui ne viendra pas.

2. La conscience de l’absurde

Ordinairement, l’homme n’a pas conscience de l’absurdité de son existence, mais sitôt qu’il s’élève à la conscience de sa condition, comme le Sisyphe de Camus, il prend toute sa dimension tragique. Le caractère tragique de l’absurde naît en effet de la confrontation entre l’irrationnel du monde et le « désir éperdu de clarté » de l’homme. Les personnages de Camus, Meursault dans L’Étranger (1942) ou l’empereur sanguinaire dans Caligula (1945), sont profondément conscients de l’absurdité de l’existence.

III. Les procédés de la littérature de l’absurde :

1. L’inadaptation du langage

Si le théâtre reste l’expression privilégiée des écrivains de l’absurde, c’est qu’il permet de confronter une réalité visible à un discours qui ne correspond pas nécessairement à cette vérité. Ainsi, dans La Cantatrice chauve de lonesco, après que la pendule a sonné dix-sept coups, Monsieur Smith s’écrie « Tiens, il est neuf heures ».

2. La désarticulation du langage

Les dialogues de lonesco sont incohérents, contradictoires; les personnages ne se comprennent pas et en viennent à se jeter des insultes dépourvues de sens. Les mots se désagrègent parfois en cacophonie burlesque. Le terme ultime de cette désagrégation du langage est le silence, que les personnages d’En attendant Godot de Beckett cherchent difficilement à rompre sans avoir rien à se dire et qui envahit toute la pièce d’Acte sans paroles (1958), réduisant la représentation à une pantomime.

3. Les incohérences de la logique

Derrière les mots, c’est a logique elle-même qui est visée. Les conversations accumulent les clichés ou les truismes. Dans Rh/nocéros(1958), le logicien développe des syllogismes aboutissant à des conclusions absurdes Fiche 2É . L’absurde n’est pas simplement dans l’inadéquation du réel et de la pensée, il est déjà dans la pensée même.

4. Le dépassement de l’absurde

En prenant conscience de l’absurde, l’homme dépasse sa condition et trouve sa noblesse. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » écrit Camus. Le comique particulier des pièces de lonesco et de Beckett, et qui pour la première fois peut-être, devient l’expression même du tragique humain, constitue sans doute la dignité suprême de l’homme : dépasser son impuissance par le rire.


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