1. Texte: Invitation au Voyage de Baudelaire

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

2 - Commentaire 

Introduction :

Le recueil des Fleurs du mal n’est pas composé que de poèmes vénéneux : face à la corruption du monde moderne, à la séduction diabolique des femmes, à l’accablement spleenétique, Baudelaire expose ce qu’il appelle « l’idéal » : « ce monde des belles saisons, des heureuses journées, des minutes délicieuses ».

Si le spleen est omniprésent, éprouvé matériellement et charnellement, l’idéal est fragile et insaisissable, c’est une sorte de rêve qui hante la mémoire et l’imagination, un « ailleurs inaccessible, mystérieux et/ou disparu.

L’idéal de Baudelaire, c’est l’évasion : « anywhere out of the world » annonce l’un de ses Petits Poèmes en prose, une fuite vers un ailleurs, vers la volupté amoureuse… vers la réminiscence de ce qu’il a connu dans sa jeunesse lors de son voyage vers les côtes d’Afrique et d’Orient, et surtout lors de son séjour à l’île Bourbon (île de la Réunion).

« L’Invitation au voyage » s’inscrit dans cette perspective de l’évasion liée à l’amour, mais le poème propose aussi un voyage par les mots.

I. Une évasion du cœur et de l’esprit

1) Un poème invitation

D’abord, le poème apparaît comme une invitation offert à la femme aimée, qui est apostrophée dès le premier vers : « Mon enfant, ma sœur ». Les termes sont particulièrement affectifs et semblent moins ceux d’un amant que celui d’un père ou frère, donc quelqu’un qui occupe une position supérieure, protectrice.

De même, on peut noter l’usage des impératifs : « songe », « vois » : ils correspondent à des invitations à la rêverie dans laquelle le poète l’entraîne.

Enfin, on voit que le poème met en place un mouvement qui va de l’aimée au couple puis revient à l’aimée, comme pour mettre en valeur son importance dans un monde qui semble bâti pour elle : § 1 : « Mon enfant, ma sœur », « songe », « te ressemble », tes traîtres yeux ». Déjà, le couple apparaît au travers de « ensemble », et il sera au centre de la seconde strophe « notre chambre ».

En revanche, le poète est pratiquement absent : « mon esprit » est la seule marque renvoyant à lui en tant qu’individu. L’amante est, quant à elle, la destinatrice de la § 3 (et du monde imaginé) : « ton moindre désir ».

2) Un ailleurs idéal

Tout le poème constitue donc une évocation d’un monde idyllique, un « songe » auquel le poète invite la femme aimée et par lequel il semble vouloir la conquérir.

On relèvera les champs lexicaux de la beauté, de la richesse et de l’exotisme : « rares fleurs », « riches plafonds » (plafond idéal, qui s’oppose aux plafonds pourris de « Spleen »), « senteur de l’ambre », « splendeur orientale », « d’hyacinthe et d’or ».

On relèvera aussi le champ lexical de la lumière et de la chaleur : « soleils » (au pluriel !), « luisants », « polis », « miroirs », « soleils couchants » (encore au pluriel !), « chaude lumière ».

C’est donc un monde particulièrement agréable qui est ainsi décrit, une sorte de cocon protecteur qui offre une vision transfigurée du monde réel, fréquenté par le poète.

Enfin, on notera que toutes les perceptions sensorielles sont sollicitées : vue, odorat, ouïe, toucher (synesthésie).

3) Le pays de l’amour

Naturellement, ce paysage de « carte postale » n’est pas une simple rêverie, ou un souvenir magnifié de ce qu’a connu le poète dans sa jeunesse : il s’agit bien d’un monde fait pour l’amour et l’intimité avec l’amante : « aimer à loisir / aimer et mourir ». L’anaphore souligne le verbe « aimer », qui semble la seule occupation, ce que souligne ce qui le suis : « à loisir », qui suggère une absence totale de contrainte (de morale ?) ; « et mourir », comme si aimer devait occuper l’espace de toute la vie.

On note aussi « notre chambre », « en secret », qui suggère l’intimité.

Enfin, on note que ce pays de cocagne amoureux est entièrement destiné à la femme : « au pays qui te ressemble », « Pour mon esprit ont les charmes de tes traîtres yeux », « pour assouvir ton moindre désir »…

Ainsi, le pays évoqué devient presque un espace utopique, consacré et destiné à l’amante, il promet même l’union idéale des deux êtres : le « mon » et le « tes » deviennent « notre chambre ». Plus loin, le poète écrit que « tout y parlerait/ A l’âme en secret », comme si les deux amants ne formaient plus qu’une seule âme, réalisant ainsi une union parfaite.

Naturellement, ce pays merveilleux, pays de l’amour est sans cesse souligné par le « refrain » qui ponctue le poème, et qui répète inlassablement les qualités de ce paradis : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté. Il s’agit donc bien d’un lieu idéal dont la destination semble être le plaisir, comme le souligne la dernière caractéristique. Mais c’est aussi une fête du langage. 

II. Une évasion par le langage

1) Une berceuse moderne

La forme du poème n’est pas classique : les strophes (couplets) sont composées de 12 vers alternant 2 pentasyllabes et 1 heptasyllabe ; le poète ajoute une sorte de refrain de deux heptasyllabes.

La forme est innovante, mais elle est aussi très régulière, et elle évoque une sorte de berceuse dont la musicalité et la douceur (sonorités) illustrent la douceur du pays évoqué et est presque « hypnotique » (une musicalité que l’on pourra rapprocher de la « langue natale » qui parle à l’âme.

2) La réminiscence d’un « ailleurs »

Le poème évoque très clairement un ailleurs exotique : « là-bas » (+ notations évoquant l’évasion baudelairienne, l’océan, les fleurs, le soleil…).

De plus, ce poème correspond aussi à une sorte de rêverie régressive dans la mesure où elle renvoie au voyage exotique effectué par le jeune Baudelaire, mais aussi parce qu’elle peut faire penser à une espace édénique du monde des origines. En effet, il s’agit d’un monde parfait : lieu d’ordre, de beauté, de luxe, de calme et de volupté. Ce voyage invite donc à un Eden originel sans vice et sans contrainte, un monde d’avant la chute et le chaos.

De même, la « langue natale » peut faire penser au mythe de la langue adamique, celle d’avant Babel, celle qui permettait à tous les hommes de se comprendre, celle qui a servi à désigner le monde… Une langue poétique ?

3) La « sorcellerie évocatoire »

Le poème débute par une invitation à la rêverie : « songe ». Puis, il est suivi par l’évocation d’un monde idéal qui advient véritablement : « vois ».

L’évocation poétique devient ainsi une véritable invocation qui fait jaillir tout un monde du verbe du poète, comme s’il s’agissait d’un démiurge.

On peut même noter plus en détail la création de cet univers poétique :

§ 1 : « songe » : impératif + présent = temps de l’évocation.

§ 2 : conditionnel = le monde imaginé devient possible.

§ 3 : « vois » + présent = le monde imaginé prend vie.

Le poème de Baudelaire fonctionne donc comme une forme d’hypotypose, les paroles donnant à voir comme si la rêverie s’accomplissait sous nous yeux (ou ceux de l’amante). 

Pour conclure :

On reconnaît donc dans ce poème, au-delà de son lyrisme amoureux et de ses réminiscences, une des fonctions du poète : visionnaire et magicien des mots, il est un alchimiste du verbe et donne à voir en ciselant le langage.

C’est bien cette perspective que Baudelaire amorce ici et que Rimbaud, à la génération suivante, se chargera de poursuivre et de développer : le poète doit être « voyant ».


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